13 septembre 2015 ~ 0 Commentaire

Les primaires dénaturent la Vème République

Il y a eu en France depuis 1958 deux changements institutionnels majeurs qui ont, chacun dans un sens opposé, profondément bouleversé la nature de la Vème République.

Le premier, proposé par le Général de Gaulle, combattu par la quasi-totalité de la classe politique et médiatique de l’époque, mais largement ratifié par le peuple français, fut en 1962 l’élection du Président de la République au suffrage universel direct.

Rencontre d’un homme et du peuple, cette élection a fait du Chef de l’Etat, comme le voulait le Général, un homme d’exception, au-dessus de la mêlée, en charge de l’essentiel. Investi par les Français devant lesquels il s’est présenté librement et par sa seule volonté, le président « modèle 1962″ dispose d’une autorité et d’une légitimité sans équivalent dans le monde démocratique. S’imposant à tous – et d’abord à ses propres « amis » politiques -, ne devant son élévation qu’à la volonté du peuple et à la sienne, il imprime sa marque et définit une action politique claire et déterminée qu’on ne peut que soutenir ou combattre.

Certes, l’élection n’allait pas sans heurts au sein de chaque famille politique et laissait parfois des traces profondes. On se souvient des affrontements de Jacques Chirac avec Valery Giscard d’Estaing ou avec Edouard Balladur, de François Mitterrand avec Michel Rocard. Mais au final, au soir du second tour, l’élu était incontesté et, volens-nolens, reconnu par tous.

Cette élection, une large partie de la classe politique ne l’a jamais vraiment acceptée, y voyant des relents de césarisme et lui reprochant l’affaiblissement de ce qu’il est convenu d’appeler les corps intermédiaires. De ce rejet est né en grande partie le second changement. Celui-ci, imposé au peuple français par les partis pour leur permettre de régler leurs affaires internes, génère d’ores et déjà de lourdes conséquences quant au rapport entre les citoyens et le Président de la République ainsi que sur la pratique des institutions.

Importée d’Italie – où elle n’avait pourtant pas fait de miracle – par le Parti Socialiste pour régler ses conflits internes et son absence de leader, plébiscitée par les media qui s’en sont entichés au nom de la modernité (comme ils s’étaient entichés il y a quelques années du quinquennat au nom de la même modernité), cette pratique porte le doux nom de « primaire citoyenne ».

De quoi s’agit-il ?

De demander à une fraction du peuple (et une fraction n’est pas le peuple) d’arbitrer les conflits d’ego au sein d’un camp politique, de faire émerger un candidat et de désigner à l’ensemble des français celui pour lequel il sera autorisé à voter lors de l’élection présidentielle.

Ainsi, ce moment phare de la vie démocratique française qu’est l’élection du Président de la République n’est plus la rencontre d’un homme et du peuple, mais la ratification des choix effectués lors de primaires qui, pour être citoyennes, n’en demeurent pas moins partisanes.

Le Chef de l’Etat, du coup, n’est plus cet homme au-dessus de tous qui s’est soumis contre vents et marées à la sanction des Français, mais une sorte de « Primus inter pares ». Primus certes, mais sous l’œil attentif – et pas toujours bienveillant – des égaux.

Non seulement la primaire dénature l’élection mais elle affaiblit l’élu.

Ce à quoi nous assistons depuis trois ans est à cet égard tout à fait révélateur.

Même les observateurs les moins hostiles au pouvoir actuel constatent le flou de la ligne politique, l’absence d’autorité venant du sommet, les « couacs » à répétition dans les rangs du gouvernement, les tensions de plus en plus vives et les déchirements au sein de ce qui fut la majorité.

Or, qu’on les soutienne ou qu’on les combatte, nul ne peut prétendre que nos dirigeants actuels soient moins intelligents que leurs prédécesseurs ni qu’ils aient moins le sens de l’Etat. En outre, à la différence de leurs anciens de 1981, ils n’ont pas été éloignés si longtemps du pouvoir qu’ils ne sachent plus s’en servir.

Le problème c’est que François Hollande n’a pas imposé sa candidature devant les Français. Il a été désigné par une fraction des sympathisants de gauche pour les représenter à l’élection. Cette désignation il la doit certes d’abord à lui-même, mais aussi à Manuel Valls, à Arnaud Montebourg, à Ségolène Royal sans l’apport desquels il n’aurait pas pu gagner contre Martine Aubry. De ces soutiens, la pratique du pouvoir porte encore aujourd’hui les stigmates et tout permet de penser qu’elle les portera jusqu’au terme de l’actuel mandat.

Pire, on entend depuis un certain temps des parlementaires socialistes s’en prendre directement à la personne même du Chef de l’Etat et prétendre lui imposer l’humiliation de se soumettre à une primaire s’il souhaitait se représenter en 2017. Ce qui reviendrait en plus à priver le peuple français du droit de sanctionner – positivement ou négativement, peu importe – l’action conduite depuis 2012.  

La gauche logique avec elle même

Au moins les socialistes sont-ils cohérents avec eux-mêmes.

La constitution de 1958 révisée 62 n’a jamais été celle de leur vœux - François Mitterrand disait que, dangereuse avant lui elle le redeviendrait après lui. La majorité d’entre eux a toujours eu en tête d’en affaiblir la « dominante bonapartiste ».

Dans cette perspective, la démarche des primaires est logique. Elle fait descendre le « Monarque républicain » de son trône et le ramène au niveau du 1er Ministre britannique ou du Chancelier allemand, avec certes quelques pouvoirs en plus en matière de Défense et l’impossibilité pour sa majorité de se débarrasser de lui avant le terme de son mandat.

Les « gaullistes » contre De Gaulle

La cohérence, en revanche, disparaît totalement dès lors que cette idée de primaire est reprise par des hommes qui se veulent, ou se disent, les héritiers du Général de Gaulle.

Certes, il est toujours facile de faire parler les morts, mais on peut imaginer sans peine ce que le Général aurait pensé d’une telle démarche, lui dont l’obsession, forgée par l’expérience de la IIIème et de la IVème République, était tout précisément de faire échapper l’Etat – et d’abord son chef – à la domination des partis.

Ce n’est pas la première fois que la droite joue avec l’idée des primaires. Elle s’y était déjà essayée en 1994/95 avec Charles Pasqua à la manœuvre et le succès que l’on sait. Son plus grand adversaire à l’époque, au nom du gaullisme, était …. Alain Juppé. Elle y revient aujourd’hui sensiblement pour les mêmes raisons, et aussi parce que la droite adore imiter ce que fait la gauche en pensant faire ainsi la preuve de sa modernité.

Les socialistes ont importé la primaire pour faire émerger un leader. La droite veut l’utiliser pour barrer la route à l’un des siens : Jacques Chirac naguère, Nicolas Sarkozy aujourd’hui. Il ne s’agit pas pour les leaders Républicains de se trouver un chef mais, comme il y a vingt ans, d’écarter celui qui pourrait le devenir (ou le redevenir). Il s’agit aussi pour tel candidat de jouer sa dernière carte, pour tel autre d’abattre la première en visant l’élection suivante et pour tous les autres, instruits par le parcours de Manuel Valls, de réunir suffisamment de voix pour être « quelque chose » dans la prochaine majorité.

De surcroît, les mêmes causes produisant les mêmes effets, mais amplifiées par les haines recuites qu’éprouvent les uns pour les autres les dirigeants de la droite, on n’ose imaginer ce que serait la situation du vainqueur ayant remporté la primaire avec 51% des voix face au 49% de son challenger et néanmoins « meilleur ennemi ». La situation serait encore pire que celle que nous connaissons aujourd’hui.

Nos institutions ne résisteront pas longtemps à cette pratique. Que leurs adversaires s’en réjouissent on le comprend, que leurs partisans, que les enfants de De Gaulle, y prêtent la main est invraisemblable.

Des arguments de circonstance

Quant à l’argument qui consiste à dire que sans primaire, plusieurs candidatures au premier tour de l’élection éparpilleraient les voix et laisseraient face à face pour le second tour la candidate d’extrême droite et le candidat socialiste, il ne tient pas. D’abord parce que rien n’indique que tous les leaders de la droite et du centre, et surtout ceux qui ne s’y seront pas présentés, respecteront le verdict de la primaire : déjà certains annoncent qu’ils seront candidats si tel ou tel l’emporte. Ensuite parce que le passé a montré qu’une double candidature n’avait pas empêché la droite de l’emporter. Enfin et surtout, parce qu’on ne dénature pas un édifice institutionnel qui a fait ses preuves pour des contingences électorales ou des ambitions personnelles.

Un candidat à la Présidence de la République n’a pas à demander l’investiture d’un parti, ni à négocier avec aucun d’entre eux. Il doit se lever, déclarer qu’il a décidé de soumettre sa candidature au suffrage des Français, exposer ses objectifs (et non son programme qui est de la compétence du Premier ministre)  et marcher vers le but qu’il s’est fixé. C’est alors aux partis de choisir le candidat qu’ils veulent soutenir.

C’est cela la Vème République.

 

                                                                                                                                                                 Nicolas PILLIET

 

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